Spiritus rector

Je n'ai qu'une vague image de mon premier chien, et je ne sais pas ce qui est vrai dans cette image ou ce que je construis. Est-ce seulement important ? Peut-être qu'il n'y a jamais eu de matière sans image. Peut-être que toutes les images sont des atomes blessés puis falsifiés, des fragments de chair cousus de pixel. Le chien de mon enfance transpercé par la flèche du temps et recomposé par mes doigts qui tapent sur le clavier. Le corps prothétique de l’écriture. La technosphère de la mémoire. 

Je sais que Gaspard paraissait immense à mes yeux d'enfant. Je vois un petit garçon debout qui n'arrive pas au garrot de son compagnon à quatre pattes et qui, d'une main encore potelée et brusque et animée d'une curiosité tactile, d'un étonnement sans artifice face à la forme et à la matière de l'autre, cet autre qui n'est pas encore devenu la copie du souvenir mais qui est déjà nimbé d'un halo de lumière, flatte par à-coups maladroits la fourrure de la bête, laquelle laisse faire ce jeune ami d'une espèce différente, ce petit maître dirait mon père, en continuant de haleter et de baver toute langue dehors, ainsi que le font toujours les gros chiens. Puis les yeux, en sentant la caresse de la brise et de la main passer, se plissent de plaisir, de concentration, de contact, avant de se rouvrir billes noires et rondes, élargies par l'ombre du cerisier qui est aussi l'ombre du temps, tandis que l'enfant s'imagine explorer le monde du jardin sur le dos de son animal légendaire, comme Sacha chevauchant Arcanin. 

D'où provient l'amour de mon père pour les grands mâles, qui s'est au fil du temps propagé à toute la famille ? Peut-être que mon père éprouve une forme de fierté à être escorté de bêtes corpulentes, majestueuses. Je crois surtout que le corps de ses chiens matérialise sa propre agressivité, son propre périmètre. La métaphore d’un orgueil farouche, d'une vieille blessure. Comme si mon père disait : Regarde bien l'être qui me prolonge. Ses muscles, sa mâchoire, sa célérité, sa crinière. Voilà ma bête. Voilà mon aura. 

Les chiens de mon père protègent avec tendresse. Ils incarnent le rêve séculaire d'un lien entre la force et la gentillesse, la capacité et l'innocence. Certaines sentinelles préservent les édifices du mal en prenant une forme grotesque et obscène, en rejetant dans un haut-le-cœur l’impureté du démon, telles les gargouilles des gouttières qui vomissent le vice. La fonction apotropaïque des chiens de mon père repose sur l’effet de contraste plutôt que sur l’effet miroir : c’est la lumière de leur bonté qui repousse les ombres à l'orée de la maison. Le pouvoir sans maléfice, le bon gardien. L'étymon retrouvé de la virilité et de la vertu. Jamais des pères ou des époux : toujours des enfants. Des enfants puissants qui nous obéissent et nous sécurisent en toute bonté, en toute candeur. Des fils qu'on ne cessera jamais de nourrir et qui ne nous enterreront pas. Des corps instinctifs et dévoués, rien que des corps. 

Dans la famille, on est plus émus par les gros chiens adultes que par les petits chiots. Et moi je cultive un amour régressif pour de gigantesques créatures imaginaires issus de dessins animés : Ronflex, le pokémon de 460 kilos qui passe son temps à dormir ; le bison volant Appa, qui ressemble à un nuage grognon ; Totoro, l'esprit de la forêt vieux de trois mille ans sur le ventre duquel la petite héroïne rebondit puis s'endort ; ou encore Falcon, le dragon léonin qui, depuis le canapé du salon de mes grands-parents, me transportait jusqu'aux confins de Fantasia. Tous, digérant tranquillement d'un œil, invitent les enfants à basculer dans un monde de profonds sommeils. Tous sont des bêtes masculines.

Quand j'étais petit, je rêvais de gonfler jusqu'à devenir rond et doux comme un ballon de fourrure. Encore aujourd'hui, je m'imagine souvent être un ours. Libido de la tanière. Mélancolie fœtale, peut-être. L'idée du foyer se roule en moi comme une pelote de laine. Dans mon amour domestique se glisse bien sûr la vérité, l'éclair ; mais au centre : la ménagerie intérieure, le troupeau du sommeil. Notre lien consiste souvent à nous absenter, à prendre des voix qui ne sont pas les nôtres, à rêver aux espèces qui jouent, et même à celles qui travaillent. Nous donnons des prénoms aux machines et nous parlons aux graminées. Le soir venu, une seule activité : trouver ensemble l'image, son ventre fantastique. 

De fourrure, Gaspard n'en manquait pas. Il avait un peu une allure de Bobtail. Dans mes souvenirs, Gaspard apparaît à la manière d'un mirage : ses poils brillent d'une blancheur immaculée, aussi radieuse et pure qu'un soleil d’hiver. Mais quand je revois les photos et quand je repense à la fin, je sais qu'il était plutôt gris que blanc et que tout ça frisait n'importe comment, comme mes cheveux à l'adolescence. Ça lui faisait des dreads et les feuilles du jardin s'accrochaient dedans. Ça lui tombait un peu sur les yeux et ça accentuait son air maladroit et pataud, cette fois un peu à la manière des bergers picards ou, si je continue de tourner les pages de mon bestiaire mental, à celle des komondors, ces énormes chiens serpillère. D'ailleurs, à la fin, quand il était malade, isolé, incontinent, il y avait entre le flanc de Gaspard et le carrelage une serpillère. Peut-être qu'à l'approche de la mort cette serpillère lui ressemblait, ou inversement, peut-être que son pelage accumulait lui aussi la crasse de la vie, l'humus des morts. Notre absence, notre honte. Notre trou de mémoire, notre image. Est-ce par culpabilité que mon souvenir couronne ? Le devenir-fantôme est lié à une disparition problématique, à un départ sans gloire, à une mort mâtinée de souffrance et d’oubli, contrairement aux âmes héroïques qui montent au ciel en portant l’auréole de la mémoire collective. Peut-être que je tente d’angéliser la mort de mon chien et de masquer notre empire en tissant une filiation entre la bête et le souverain. 

Gaspard n'était en vérité ni un komodor ni un berger picard, mais un bâtard. C'était un mélange de grand griffon vendéen et d'autre chose. Du moins c'est ce que disait mon père. Je n'ai jamais pu vérifier. Contrairement à ce qu'il peut être plaisant de penser, les enfants ne sont pas de très bons enquêteurs ; ils n'en ont pas les moyens matériels. Quand on est petit, on ne peut fouiller dans des archives pour retrouver l'origine des races, soit parce qu'on ne sait pas lire, soit parce que de telles archives nous sont inaccessibles, cachées dans un placard en hauteur dans la chambre des parents ou au beau milieu de la ville dans un monument. Les chiots, eux, utilisent leur pouvoir naturel pour trouver, dans un monde sans catégories, des indices frémissants, des silences qui parlent : les odeurs, encodées dans la terre, libres de droit. 

Maintenant que Gaspard est parti, quel corpus pourrait-on compulser ? Peut-être demander à ma mère, qui est une source plus sûre que mon père. Ma mère est attachée aux informations, aux écritures, à la formalité. Elle accorde une certaine valeur à la question du fait. Quant à mon père, il pose sur tout ce qui l'entoure un regard aussi agité que vague. Il décrit souvent ma mère comme rationnelle avec un soupçon d'admiration ou de dédain, et elle-même s'agace de son émotivité chaotique, comme s'ils s'en voulaient d'avoir échangé les pôles masculin et féminin qui leur revenaient de droit. 

Mon père éprouve une certaine réticence à connaître les noms objectifs des bêtes, des plantes et des lieux. Il envoie souvent balader la personne chargée du recensement lorsqu'elle toque à sa porte. Depuis l'enfance, depuis l'école, sa main tremble toujours au moment de signer, au moment d'écrire. On croit souvent que les bêtes conjuguent sans faute les verbes d’action parce qu’aucune conscience ne les entrave ; que leur syntaxe corporelle, vidée d’intention, obéit simplement à des lois mécaniques. En vérité, la honte est dans la matière. Tous les mouvements sont des récits nerveux. Tous les corps tremblent parce que tous les corps se racontent. Abandonner l’idée d’une vie nue, d’une origine pure ou d’une existence sans narration suppose de naturaliser le glitch. 

J'ai toujours eu le sentiment que mes gestes étaient hantés par le démon de la conscience, comme si le spiritus qui m’habitait était un très mauvais rector ; que le tremblement de mes mains était une maladie de la raison, voire de la civilisation, une sorte de contamination de la pureté du geste par la pensée, comme si j'étais englué dans le monde des signes alors que les autres attendaient de moi que je m'incarne, que je me déplace ; je sais aujourd'hui qu'il s'agit en fait d'un symptôme bestial, d'une forme pathologique de l'aguet. La peur à l'état chimique, inscrite, immémoriale, dans le patrimoine des cellules, lesquelles, en remontant, troublent la surface du présent. 

Dans les rues du village, personne n'ose approcher mon père, car il tient court et d'une main nerveuse un animal qui aboie furieusement. L'agressivité de leur dispositif contrarie le calme consensuel du hameau. Lui et son chien semblent s'ensauvager à mesure que la forêt s'embourgeoise. Deux formes de sauvagerie dont j'ai hérité : le tremblement et les trous de mémoire. C'est-à-dire des gestes et des images qui, indisciplinés, s'égarent, rétifs à toute catégorie, refusant de rester à leur place de gestes et d'images ; mutinerie des corps et désertion des souvenirs brouillant les frontières...

Les œuvres de mon père s'apparentent à un agrégat prodigieusement hétéroclite de morceaux éclatés de différentes époques, qu'il colle entre eux, un peu au hasard, sans se poser la question du sens ou de l'origine, soucieux seulement de la beauté agglomérée. Est-ce pour ça que, durant mon adolescence, je n'ai su accorder du crédit à rien, si ce n'est au foisonnement des adjectifs ? Plus tard, j'ai eu honte de foisonner, alors j'ai cherché un langage plus nu, plus direct, moins ornementé. Doucement je me suis accordé aux vérités de ma mère, à son désir documentaire. Je n'ai pour autant pas vraiment cessé de croire aux approximations fourmillantes de mon père, du moins je ne les ai jamais reniées, les reprenant davantage comme des symboles que comme des réalités, comme quand il me disait, peut-être pour rire, peut-être pour jouer, peut-être en se racontant à lui-même une histoire, qu'après notre patronyme espagnol vient la particule del Castillo. Là encore, mieux vaut demander à ma mère, c'est une source plus sûre. Sur son compte Geneanet, elle dessine méthodiquement les branches et les sous-branches de notre phylogénie. 

En tout cas, sur les photos (auxquelles on peut faire confiance comme à ma mère : les appareils n’oublient jamais les spectres), mon chien ressemble assez à un grand griffon vendéen. N'est-ce pas là un nom magnifique ? J'imagine un griffon se pencher sur mon berceau, veiller sur la famille. Petite héraldique personnelle. On peut très bien rapiécer la bête de son enfance avec les fibres de monstres merveilleux. C'est la fable du nom que l'on verse dans le trou de mémoire. Le chien vient boucher un manque, un vide, ou peut-être qu'il vient recouvrir l’abîme comme un couvercle, pour qu’on ne voie pas le fond, pour qu’on ne tombe pas. Les chiens seraient-ils le nom d’autre chose ? On reproche souvent aux humains de réduire les animaux à des projections d’eux-mêmes, mais les ombres et les corps se superposent parfois sans s’annuler, comme si l’existence de l’autre venait prêter forme à un langage que l’on croyait enfermé en soi, tautologique et muet. Dans cette famille où nous avons soit trop de corps, soit pas assez, l’animal incarne peut-être le corps qui nous manque ou nous excède. Image rémanente d'un pouvoir d'apparition qu'on s'emploie à diminuer ou à augmenter. Honte ou désir de trancher l'espace. 

Je suis loin d'être le plus proche des chiens. Déjà parce que je n’ai pas de chien, n’en ai jamais eu. C’est étrange d'écrire ça, mais ce sont les chiens de mon père. Gaspard, lui, était tout de même un peu mon chien, car c’était aussi le chien de la maison, le chien de l’enfance. En tant qu’enfant, je n’étais pourtant propriétaire ni de la maison ni du chien, ni même de ma propre enfance d’ailleurs, mais c’est comme si l’importance structurante de l’enfance autorisait l’usage du possessif. Je peux dire « le chien de mon enfance » ou « mon chien d’enfance », mais pas « mon chien de mon enfance », la grammaire empêchant de posséder à la fois l’enfance et le chien. Pourquoi n’ai-je pas de chien et pourquoi ma mémoire est-elle si défaillante ? 

Je dis à qui veut l’entendre à quel point j’adore les chiens, et c’est vrai, je les adore, je les regarde dans la rue, je les trouve fascinants, adorables. Mais peut-être que je ne serai jamais le maître d’un chien, le père d’un chien, peut-être que je serai toujours le spectateur curieux et aimant du chien des autres, l’oncle du chien de ma sœur, le frère du chien de mon père. Peut-être que je serai toujours le fils, le frère. C’est après tout ma place. Peut-être qu'en écrivant sur Gaspard j'essaie d'imiter quelque chose de ma famille qui n’est pas vraiment moi. Je me soupçonne toujours d’inauthenticité, comme si ma vie n’était que simulation. Ma sœur tente d’emporter la maison avec son chien réel et moi je tente avec mon chien fantôme de retrouver la maison, cette maison dans laquelle a toujours vécu un chien. Changer de place signifie fonder une famille.

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