Le village

J’allais le plus souvent jouer chez Téo, de l’autre côté du pont, dans le centre du village. Je me souviens traverser la rivière, puis monter au cinquième et dernier étage de sa maison verticale. Il fallait grimper à quatre pattes un vieil escalier en colimaçon dont le bois craquait pour arriver jusqu'à sa chambre, vaste grenier secret surmonté de vieilles poutres, antre chaleureux qui regorgeait de figurines et de bandes dessinées. Isolés de la terre ferme, nous étions dans cette chambre comme dans une cabane au sommet de l'arbre familial. Quelle tristesse lorsque la voix des parents nous appelait depuis le pied des escaliers alors qu'on était en train de construire une cime pour notre enfance. On aurait voulu maintenir l'illusion, la maintenir pour toute la vie peut-être, jusqu'à ce que le monde à part devienne le vrai monde. 

Face au lit de Téo étaient branchées une télévision et une console. Mon ami était déjà à dix ans un joueur passionné et particulièrement habile, un grand spécialiste. Il se déplaçait dans les menus et les mondes avec beaucoup d'enthousiasme et de confiance, et ses doigts bougeaient sur la manette à une vitesse qui m’impressionnait. J’étais pour ma part beaucoup moins assidu et beaucoup plus maladroit, ayant toujours éprouvé une certaine difficulté à pénétrer les arcanes des systèmes autres que ceux de la langue, à mettre en lien des formes et des rouages, à me projeter dans des interfaces et, surtout, à manipuler des outils qui demandent coordination et motricité fine. Il paraît que les jeux vidéo décorporalisent, pourtant se servir d’un jeu vidéo pour sortir de son corps est un art infiniment manuel ; il faut s’instrumenter soi-même dans ce monde-ci pour devenir l’autre dans ce monde-là, et ensuite ne jamais couper la liaison, jusqu’à ce que les mains sur la manette deviennent parfaites en s'oubliant. 

J’avais un rapport assez timide et parfois honteux au fait même de jouer, mais je progressais à mon rythme et prenais beaucoup de plaisir à affronter Téo, que je ne gagnais quasiment jamais, dans des jeux où cette dextérité était essentielle et où le but était de vaincre l’autre, de faire le meilleur score, particulièrement les FPS, dans lesquels mon ami excellait. J’étais impressionné par la manière dont il mémorisait les maps, comprenait les déplacements, anticipait les miens, mettait en place des tactiques parfaites en fonction des dynamiques d’équipe, et me shootait avec une précision démentielle. Ses doigts bougeaient sur la manette aussi rapidement et précisément que ceux d’un musicien, et quand il appuyait sur les gâchettes pour tirer, ça produisait toujours un beau bruit sec et clair. Son avatar répondait à ses doigts comme un danseur à un tempo, mais ce tempo était un ordre et ce danseur était armé. Je courais dans un couloir, croyant le prendre à revers, et, passé le prochain virage, je n’avais pas le temps de réagir que mon ami surgissait tel un ange de la mort dans un saut latéral effectué avec une fluidité démoniaque pour éviter mes rafales et, au sommet de l'arc de cercle, tirer en une fraction de seconde sa balle de sniper qui venait se loger exactement dans ma tête, ou lancer sa grenade qui venait exploser pile à mes pieds. Grâce à lui, j’ai pu apprendre quelques rudiments : ne jamais rester à découvert ; être attentif aux sons ; toujours avoir un œil sur le radar ; garder le réticule à la même hauteur ; viser la tête en petites rafales circulaires avec les fusils d'assaut à moyenne ou longue distance ; toujours se déplacer en sautant sur le côté ; sortir son pistolet plutôt que recharger en plein combat ; attendre patiemment en visant en angle de mur et appuyer un peu avant que l’ennemi n’apparaisse ; etc. 

Parfois, je préférais ne pas jouer et me contentais de regarder. Cette position de spectateur attentif ou de soutien encourageant me plaisait aussi et me libérait de mon anxiété de performance dans les moments où le jeu et l'amitié ne suffisaient plus à ce que j'oublie mon corps. Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c’était quand nous jouions ensemble à des RPG. Ces jeux-là nourrissaient mon goût pour la contemplation et la lenteur, m'épargnaient des affrontements contre mon ami, me permettaient de réduire la honte liée à mon manque de fluidité et de rejoindre mentalement des esthétiques médiévales-fantastiques qui me fascinaient déjà dans les livres. Téo, bien entendu, était beaucoup plus doué que moi, et nous ne jouions pas de la même manière : lui accomplissait en une heure le nombre de quêtes que je faisais en une journée, comprenait très vite des mécanismes d’artisanat et d’alchimie qui me restaient obscurs, savait build ses armures et développer sa magie d’une manière que je ne comprenais pas, se déplaçait toujours en courant et passait à toute vitesse les lignes de dialogue ; moi, j’arpentais le territoire avec une lenteur maladroitement scientifique, m’attardais sur des détails sans importance, méditais dans des champs, ouvrais un livre dans une auberge, suivais pendant des heures les déplacements d’un PNJ afin d'étudier la densité de son quotidien, rêvais aux noms des villages sur les panneaux et, à chaque petite route, ouvrais la carte pour être certain d'épuiser mentalement la manière dont ce monde était tracé, quel rapport à la fois intime et étranger les lignes de la map entretenaient avec le paysage organique que je parcourais. Nous étions dans l'autre monde du jeu, lui-même dans l'autre monde de la chambre, et l'enchâssement des fictions me procurait une joie sans limites. 

Je crois que la prouesse et l'évasion ne suffisent pas à expliquer ce que l’on ressentait, ce que l’on recherchait. Nous ne faisions pas que nous enfuir. Au contraire nous étions là, bel et bien là, plus concrets et actifs que jamais. Nous devenions les démiurges, les architectes et les bâtisseurs d'un refuge fraternel sur lequel nous avions prise et qui, loin d'être clos entre les murs de la chambre, se prolongeait dans les forêts, les montagnes, les fleuves et les cités du jeu, pays vivant et dangereux duquel nous faisions partie et que nous affrontions avec les armes blanches forgées par nos soins, les plantes que nous avions nous-mêmes cueillies, les potions que nous avions nous-mêmes confectionnées, toutes les ressources que nous avions glanées à la sueur de notre front pour survivre encore assez longtemps dans cette chambre sans le secours des parents qui, eux, de toute façon, possédaient déjà la maison et s'apprêtaient à la couler peu à peu avec leurs excès, leurs cris, leurs dettes. À défaut de pouvoir réparer les dégâts que les adultes, propriétaires du réel, dieux du jeu social, infligeaient à la maison, nous fabriquions notre propre outil de production domestique afin d’explorer un royaume dont nous pouvions, tout à fait rationnellement, prendre soin. 

Et, à la tombée du soir, quand je sortais de chez Téo pour rejoindre ma propre maison, à l’intérieur de laquelle mes parents, eux aussi, se séparaient dans la violence, les ruelles que je connaissais par coeur et que j'avais traversées dans le sens inverse seulement quelques heures auparavant semblaient différentes, doublées d’une couture qui les rendait étrangement plus profondes et vivantes qu’auparavant. J’avais envie de les découvrir toutes, de trouver quelque secret près d’une vieille porte poussiéreuse, d’éprouver la crête des montagnes à l’horizon, de façonner ma propre carte en reliefs, de connaître l’histoire des noms, de mettre partout corps et langage ; le village et la vallée me paraissaient tout à coup immenses et anciens et mystérieux, à la fois augmentés et opacifiés, comme si je venais de prendre conscience de l'épaisseur des forêts, de la mémoire des champs, de la beauté spectrale de ma campagne. Et, en découvrant qu'il appartenait au lieu, que je ne m'appartenais pas, mon corps devenait joyeux, aventureux, libéré de son intériorité envahissante pour être prolongé par une autre lumière, qui était celle du corps du monde. Après avoir dépassé le long toit pointu de l’église, quand je traversais le pont, sa forme d’arc et la rivière argentine sur les galets prenaient une allure de conte, j’imaginais des marchands de peaux de bêtes et des tisserands sur les berges, le moulin d’une scierie en contre-bas, des loups et des lucioles dans les bois alentour ; je comprenais instinctivement que c'est l’image qui produit la vie.

Spiritus rector

Je n'ai qu'une vague image de mon premier chien, et je ne sais pas ce qui est vrai dans cette image ou ce que je construis. Est-ce seulement important ? Peut-être qu'il n'y a jamais eu de matière sans image. Peut-être que toutes les images sont des atomes blessés puis falsifiés, des fragments de chair cousus de pixel. Le chien de mon enfance transpercé par la flèche du temps et recomposé par mes doigts qui tapent sur le clavier. Le corps prothétique de l’écriture. La technosphère de la mémoire. 

Je sais que Gaspard paraissait immense à mes yeux d'enfant. Je vois un petit garçon debout qui n'arrive pas au garrot de son compagnon à quatre pattes et qui, d'une main encore potelée et brusque et animée d'une curiosité tactile, d'un étonnement sans artifice face à la forme et à la matière de l'autre, cet autre qui n'est pas encore devenu la copie du souvenir mais qui est déjà nimbé d'un halo de lumière, flatte par à-coups maladroits la fourrure de la bête, laquelle laisse faire ce jeune ami d'une espèce différente, ce petit maître dirait mon père, en continuant de haleter et de baver toute langue dehors, ainsi que le font toujours les gros chiens. Puis les yeux, en sentant la caresse de la brise et de la main passer, se plissent de plaisir, de concentration, de contact, avant de se rouvrir billes noires et rondes, élargies par l'ombre du cerisier qui est aussi l'ombre du temps, tandis que l'enfant s'imagine explorer le monde du jardin sur le dos de son animal légendaire, comme Sacha chevauchant Arcanin. 

D'où provient l'amour de mon père pour les grands mâles, qui s'est au fil du temps propagé à toute la famille ? Peut-être que mon père éprouve une forme de fierté à être escorté de bêtes corpulentes, majestueuses. Je crois surtout que le corps de ses chiens matérialise sa propre agressivité, son propre périmètre. La métaphore d’un orgueil farouche, d'une vieille blessure. Comme si mon père disait : Regarde bien l'être qui me prolonge. Ses muscles, sa mâchoire, sa célérité, sa crinière. Voilà ma bête. Voilà mon aura. 

Les chiens de mon père protègent avec tendresse. Ils incarnent le rêve séculaire d'un lien entre la force et la gentillesse, la capacité et l'innocence. Certaines sentinelles préservent les édifices du mal en prenant une forme grotesque et obscène, en rejetant dans un haut-le-cœur l’impureté du démon, telles les gargouilles des gouttières qui vomissent le vice. La fonction apotropaïque des chiens de mon père repose sur l’effet de contraste plutôt que sur l’effet miroir : c’est la lumière de leur bonté qui repousse les ombres à l'orée de la maison. Le pouvoir sans maléfice, le bon gardien. L'étymon retrouvé de la virilité et de la vertu. Jamais des pères ou des époux : toujours des enfants. Des enfants puissants qui nous obéissent et nous sécurisent en toute bonté, en toute candeur. Des fils qu'on ne cessera jamais de nourrir et qui ne nous enterreront pas. Des corps instinctifs et dévoués, rien que des corps. 

Dans la famille, on est plus émus par les gros chiens adultes que par les petits chiots. Et moi je cultive un amour régressif pour de gigantesques créatures imaginaires issus de dessins animés : Ronflex, le pokémon de 460 kilos qui passe son temps à dormir ; le bison volant Appa, qui ressemble à un nuage grognon ; Totoro, l'esprit de la forêt vieux de trois mille ans sur le ventre duquel la petite héroïne rebondit puis s'endort ; ou encore Falcon, le dragon léonin qui, depuis le canapé du salon de mes grands-parents, me transportait jusqu'aux confins de Fantasia. Tous, digérant tranquillement d'un œil, invitent les enfants à basculer dans un monde de profonds sommeils. Tous sont des bêtes masculines.

Quand j'étais petit, je rêvais de gonfler jusqu'à devenir rond et doux comme un ballon de fourrure. Encore aujourd'hui, je m'imagine souvent être un ours. Libido de la tanière. Mélancolie fœtale, peut-être. L'idée du foyer se roule en moi comme une pelote de laine. Dans mon amour domestique se glisse bien sûr la vérité, l'éclair ; mais au centre : la ménagerie intérieure, le troupeau du sommeil. Notre lien consiste souvent à nous absenter, à prendre des voix qui ne sont pas les nôtres, à rêver aux espèces qui jouent, et même à celles qui travaillent. Nous donnons des prénoms aux machines et nous parlons aux graminées. Le soir venu, une seule activité : trouver ensemble l'image, son ventre fantastique. 

De fourrure, Gaspard n'en manquait pas. Il avait un peu une allure de Bobtail. Dans mes souvenirs, Gaspard apparaît à la manière d'un mirage : ses poils brillent d'une blancheur immaculée, aussi radieuse et pure qu'un soleil d’hiver. Mais quand je revois les photos et quand je repense à la fin, je sais qu'il était plutôt gris que blanc et que tout ça frisait n'importe comment, comme mes cheveux à l'adolescence. Ça lui faisait des dreads et les feuilles du jardin s'accrochaient dedans. Ça lui tombait un peu sur les yeux et ça accentuait son air maladroit et pataud, cette fois un peu à la manière des bergers picards ou, si je continue de tourner les pages de mon bestiaire mental, à celle des komondors, ces énormes chiens serpillère. D'ailleurs, à la fin, quand il était malade, isolé, incontinent, il y avait entre le flanc de Gaspard et le carrelage une serpillère. Peut-être qu'à l'approche de la mort cette serpillère lui ressemblait, ou inversement, peut-être que son pelage accumulait lui aussi la crasse de la vie, l'humus des morts. Notre absence, notre honte. Notre trou de mémoire, notre image. Est-ce par culpabilité que mon souvenir couronne ? Le devenir-fantôme est lié à une disparition problématique, à un départ sans gloire, à une mort mâtinée de souffrance et d’oubli, contrairement aux âmes héroïques qui montent au ciel en portant l’auréole de la mémoire collective. Peut-être que je tente d’angéliser la mort de mon chien et de masquer notre empire en tissant une filiation entre la bête et le souverain. 

Gaspard n'était en vérité ni un komodor ni un berger picard, mais un bâtard. C'était un mélange de grand griffon vendéen et d'autre chose. Du moins c'est ce que disait mon père. Je n'ai jamais pu vérifier. Contrairement à ce qu'il peut être plaisant de penser, les enfants ne sont pas de très bons enquêteurs ; ils n'en ont pas les moyens matériels. Quand on est petit, on ne peut fouiller dans des archives pour retrouver l'origine des races, soit parce qu'on ne sait pas lire, soit parce que de telles archives nous sont inaccessibles, cachées dans un placard en hauteur dans la chambre des parents ou au beau milieu de la ville dans un monument. Les chiots, eux, utilisent leur pouvoir naturel pour trouver, dans un monde sans catégories, des indices frémissants, des silences qui parlent : les odeurs, encodées dans la terre, libres de droit. 

Maintenant que Gaspard est parti, quel corpus pourrait-on compulser ? Peut-être demander à ma mère, qui est une source plus sûre que mon père. Ma mère est attachée aux informations, aux écritures, à la formalité. Elle accorde une certaine valeur à la question du fait. Quant à mon père, il pose sur tout ce qui l'entoure un regard aussi agité que vague. Il décrit souvent ma mère comme rationnelle avec un soupçon d'admiration ou de dédain, et elle-même s'agace de son émotivité chaotique, comme s'ils s'en voulaient d'avoir échangé les pôles masculin et féminin qui leur revenaient de droit. 

Mon père éprouve une certaine réticence à connaître les noms objectifs des bêtes, des plantes et des lieux. Il envoie souvent balader la personne chargée du recensement lorsqu'elle toque à sa porte. Depuis l'enfance, depuis l'école, sa main tremble toujours au moment de signer, au moment d'écrire. On croit souvent que les bêtes conjuguent sans faute les verbes d’action parce qu’aucune conscience ne les entrave ; que leur syntaxe corporelle, vidée d’intention, obéit simplement à des lois mécaniques. En vérité, la honte est dans la matière. Tous les mouvements sont des récits nerveux. Tous les corps tremblent parce que tous les corps se racontent. Abandonner l’idée d’une vie nue, d’une origine pure ou d’une existence sans narration suppose de naturaliser le glitch. 

J'ai toujours eu le sentiment que mes gestes étaient hantés par le démon de la conscience, comme si le spiritus qui m’habitait était un très mauvais rector ; que le tremblement de mes mains était une maladie de la raison, voire de la civilisation, une sorte de contamination de la pureté du geste par la pensée, comme si j'étais englué dans le monde des signes alors que les autres attendaient de moi que je m'incarne, que je me déplace ; je sais aujourd'hui qu'il s'agit en fait d'un symptôme bestial, d'une forme pathologique de l'aguet. La peur à l'état chimique, inscrite, immémoriale, dans le patrimoine des cellules, lesquelles, en remontant, troublent la surface du présent. 

Dans les rues du village, personne n'ose approcher mon père, car il tient court et d'une main nerveuse un animal qui aboie furieusement. L'agressivité de leur dispositif contrarie le calme consensuel du hameau. Lui et son chien semblent s'ensauvager à mesure que la forêt s'embourgeoise. Deux formes de sauvagerie dont j'ai hérité : le tremblement et les trous de mémoire. C'est-à-dire des gestes et des images qui, indisciplinés, s'égarent, rétifs à toute catégorie, refusant de rester à leur place de gestes et d'images ; mutinerie des corps et désertion des souvenirs brouillant les frontières...

Les œuvres de mon père s'apparentent à un agrégat prodigieusement hétéroclite de morceaux éclatés de différentes époques, qu'il colle entre eux, un peu au hasard, sans se poser la question du sens ou de l'origine, soucieux seulement de la beauté agglomérée. Est-ce pour ça que, durant mon adolescence, je n'ai su accorder du crédit à rien, si ce n'est au foisonnement des adjectifs ? Plus tard, j'ai eu honte de foisonner, alors j'ai cherché un langage plus nu, plus direct, moins ornementé. Doucement je me suis accordé aux vérités de ma mère, à son désir documentaire. Je n'ai pour autant pas vraiment cessé de croire aux approximations fourmillantes de mon père, du moins je ne les ai jamais reniées, les reprenant davantage comme des symboles que comme des réalités, comme quand il me disait, peut-être pour rire, peut-être pour jouer, peut-être en se racontant à lui-même une histoire, qu'après notre patronyme espagnol vient la particule del Castillo. Là encore, mieux vaut demander à ma mère, c'est une source plus sûre. Sur son compte Geneanet, elle dessine méthodiquement les branches et les sous-branches de notre phylogénie. 

En tout cas, sur les photos (auxquelles on peut faire confiance comme à ma mère : les appareils n’oublient jamais les spectres), mon chien ressemble assez à un grand griffon vendéen. N'est-ce pas là un nom magnifique ? J'imagine un griffon se pencher sur mon berceau, veiller sur la famille. Petite héraldique personnelle. On peut très bien rapiécer la bête de son enfance avec les fibres de monstres merveilleux. C'est la fable du nom que l'on verse dans le trou de mémoire. Le chien vient boucher un manque, un vide, ou peut-être qu'il vient recouvrir l’abîme comme un couvercle, pour qu’on ne voie pas le fond, pour qu’on ne tombe pas. Les chiens seraient-ils le nom d’autre chose ? On reproche souvent aux humains de réduire les animaux à des projections d’eux-mêmes, mais les ombres et les corps se superposent parfois sans s’annuler, comme si l’existence de l’autre venait prêter forme à un langage que l’on croyait enfermé en soi, tautologique et muet. Dans cette famille où nous avons soit trop de corps, soit pas assez, l’animal incarne peut-être le corps qui nous manque ou nous excède. Image rémanente d'un pouvoir d'apparition qu'on s'emploie à diminuer ou à augmenter. Honte ou désir de trancher l'espace. 

Je suis loin d'être le plus proche des chiens. Déjà parce que je n’ai pas de chien, n’en ai jamais eu. C’est étrange d'écrire ça, mais ce sont les chiens de mon père. Gaspard, lui, était tout de même un peu mon chien, car c’était aussi le chien de la maison, le chien de l’enfance. En tant qu’enfant, je n’étais pourtant propriétaire ni de la maison ni du chien, ni même de ma propre enfance d’ailleurs, mais c’est comme si l’importance structurante de l’enfance autorisait l’usage du possessif. Je peux dire « le chien de mon enfance » ou « mon chien d’enfance », mais pas « mon chien de mon enfance », la grammaire empêchant de posséder à la fois l’enfance et le chien. Pourquoi n’ai-je pas de chien et pourquoi ma mémoire est-elle si défaillante ? 

Je dis à qui veut l’entendre à quel point j’adore les chiens, et c’est vrai, je les adore, je les regarde dans la rue, je les trouve fascinants, adorables. Mais peut-être que je ne serai jamais le maître d’un chien, le père d’un chien, peut-être que je serai toujours le spectateur curieux et aimant du chien des autres, l’oncle du chien de ma sœur, le frère du chien de mon père. Peut-être que je serai toujours le fils, le frère. C’est après tout ma place. Peut-être qu'en écrivant sur Gaspard j'essaie d'imiter quelque chose de ma famille qui n’est pas vraiment moi. Je me soupçonne toujours d’inauthenticité, comme si ma vie n’était que simulation. Ma sœur tente d’emporter la maison avec son chien réel et moi je tente avec mon chien fantôme de retrouver la maison, cette maison dans laquelle a toujours vécu un chien. Changer de place signifie fonder une famille.

Anastasia

Lorsque j’appuie sur play et que la lumière écranique vient projeter sur mon visage adulte les images d'Anastasia, dessin animé de Don Bluth et Gary Goldman sorti en 1997 alors que j'avais quatre ans, brusquement, et pourtant avec une douceur infinie, se jette dans mes pupilles dilatées par l'obscurité de la chambre le souvenir des cheveux roux et des pupilles bleu pâle d'Anastasia, dernière enfant de Nicolas II et grande-duchesse des Romanov, souvenir emportant avec lui une traîne scintillante — les dorures et les moulures du palais des tsars, la valse aux allures de rêve, puis, surtout, la figure de l'aïeule douairière qui, assise sur son trône, auréolée d'une sagesse liliale, tend à la fille de son fils la boîte à musique dont la magnificence, plus que toute autre image, me fait comme un choc quand elle surgit : sa rondeur la fait ressembler à une petite planète, sur son éclat vermeil sont peintes des rosaces incrustées de perles nacrées, et, lorsqu'Anastasia soulève le couvercle, le cygne gravé à l'intérieur déploie ses ailes en même temps que les figurines du couple impérial apparaissent, dansant et tournant à l'infini au rythme de la ritournelle de la mémoire perdue. C'est ensuite la peau émaciée, le visage anguleux, le corps décharné de Rasputin : à l'aide de son sceptre en forme de croix reliquaire lançant des flammes verdâtres, il déclenche la révolution de 1917 qui fait chuter le pouvoir tsariste et marque le début de la quête. Anastasia entend les bolcheviks fusiller sa famille au moment où elle s'enfuit ; sa grand-mère parvient à embarquer dans un wagon mais, lorsque la locomotive démarre, l'héroïne chute puis perd connaissance dans les bras de la foule amassée sur le quai, tandis que la machine à vapeur emporte l'héritage. 

Une ellipse de dix années semblable à un profond sommeil est contractée en un cut. Aux tenues somptueuses des seigneurs, aux couleurs flamboyantes du palais, aux canaux et aux calèches d'un Saint-Pétersbourg féerique succèdent à l’écran les cols gris des ouvriers et l'austérité militaire des bolcheviks. Les autos ont remplacé les chevaux, les avenues rectilignes les cannelures des colonnes, la fumée des usines la buée des fables. Le ciel est peuplé de grues et la terre de rouages. Non seulement le peuple manque toujours du pain promis, mais c'est aussi le sens, la chaleur même de la vie qui semble avoir disparu. Plus ou moins discrètement, le dessin animé montre le passage d’un univers domestique et symbolique à une modernité anonyme et fonctionnelle où les rapports sociaux sont abstraits dans le cadre de l’industrialisation et de la bureaucratisation, comme si la magie avait été renversée en même temps que le pouvoir du sang et la propriété de l'intime, la destruction de la cellule familiale étant aussi celle de la maison de Dieu. La révolution est dépeinte comme un maléfice, la lutte des classes comme un acte isolé de sorcellerie vengeresse. Aucune structure socioéconomique et aucune cause matérielle ne sont montrées ; le prolétariat et la paysannerie disparaissent. La romantisation de la monarchie s'accompagne d'une diabolisation de la révolution et d'une criminalisation du communisme. Mais cette diabolisation incarnée de manière littérale par l'occultisme de Rasputin conduit paradoxalement à un assèchement mécaniste du monde. L'idéologie bolchévique met en effet l'accent sur la modernisation d'une Russie majoritairement rurale et sur la promotion de l'athéisme scientifique, l'industrie étant valorisée comme moteur du progrès et base du socialisme, l'Église orthodoxe étant assimilée au régime des tsars. Les biens ecclésiastiques sont nationalisés, les palais comme les cathédrales muséifiés, objectifiés derrière la vitre du temps. Et ce qui est volé, c'est aussi la mémoire d'Anastasia, comme si, toutes les architectures de la croyance s'étant effondrées, elle évoluait au milieu des décombres dans un présent stérile. 

Devenue jeune femme, Anastasia a tout oublié de ses origines. Mais lorsqu'elle quitte l’orphelinat sous la neige et contemple depuis une colline la ville se déployer, le baroque élisabéthain et les quais de pierre bordant la Neva, les ponts arqués et les balcons en fer forgé, les dômes bulbeux des cathédrales qui ressemblent à des oignons décorés de feuilles d’or, d’étoiles et de couleurs vives, et qui cachent le mausolée des ducs, c’est toute une fantaisie liée à la lumière, à l’eau et au givre qui vient dans les yeux de l’enfant spectateur et dans ceux de l’héroïne qui, elle, croit ne rien connaître de son enfance. Certaines images que l'on pensait perdues remontent parfois en un éclair, comme si une fine pellicule recouvrait le lit de notre mémoire et qu'il suffisait d’un nouveau regard pour que se soulèvent, dans le fond marin de notre œil, de petits grains de limon venant troubler le cours des événements. Les princesses qui s’ignorent sont des princesses tout de même et le corps d'Anastasia, lui, se souvient, porté par le souffle magique de son passé exceptionnel qui est aussi son destin. Les monarques sont capables de courber le temps, lors même que les masses sont ballotées par l’Histoire qui avance inexorablement, locomotive séparant l'enfant de sa chair, de sa souveraineté. Ainsi, quand Anastasia revient clandestinement dans la salle de bal du palais dont les lustres en cristal ne brillent plus et qu'elle se met à fredonner la ritournelle de la boîte à musique, les fantômes de la cour royale, appelés par son chant, surgissent des immenses fresques endormies et des verrières éteintes pour danser dans leurs robes brillantes. 

Me revient alors la scène du bal dans Le Guépard, œuvre d'une toute autre dimension mais qui aborde elle aussi le déclin d'un ordre, et dans laquelle également tournoient, lors d'une lente danse, les fantômes de l'aristocratie déchue. Toute la noblesse sicilienne apparaît comme déjà fantomatique : Don Fabrizio incarne une classe sociale en voie de disparition, un vivant déjà mort ; son monde de prestige déclassé économiquement subsiste à la manière d'une trace sans avenir. « Il faut que tout change pour que rien ne change » : le Risorgimento est réel, mais il sert à maintenir sous une autre forme les structures de pouvoir. La modernité politique est hantée par l'ancien régime, les élites se transforment sans disparaître. Dans le film de Visconti comme dans le dessin animé de mon enfance, la mélancolie est une conscience spectrale du monde. Conscience contemplative du déclin de l’aura chez Don Fabrizio ; mémoire lacunaire fantasmatique et quête de soi chez Anastasia. Prolétarisée et amnésique, cette dernière ne trouve son salut qu'en remontant le gouffre de l'oubli, autrement dit en redécouvrant son identité de classe supérieure. La politique de la mémoire est donc une sotériologie ; l'image dialectique du passé surgit dans le présent construit sur des ruines. Mais là où chez Benjamin la remémoration messianique fait sortir des limbes la tradition des opprimés pour foudroyer le cortège des vainqueurs et interrompre le temps vide, linéaire, infiniment dupliqué du progrès, dans Anastasia c'est l'Octobre rouge qui draine la religiosité de l’Empire. 

La chute des Romanov signerait la perte de la splendeur et du sacré, la régression de la qualité à la quantité, de la transcendance à l'immanence. L'inversion de la structure du désenchantement est frappante dans le dessin animé : l’ancien régime est assimilé à l’aura du culte, du conte, et la révolution au devenir-profane du monde ; le progrès social est recodé narrativement en épure froide et sèche, qui est pourtant l’apanage de l'éthique protestante du technocapitalisme — dont les usines ont paradoxalement nourri la constitution des soviets et, partant, la tentative de conquête des moyens de production. Six ans après la chute de l'URSS, cinq ans après la parution de La Fin de l'histoire de Fukuyama et un an après l'essai de Huntington, 20th Century Fox, figure de proue du soft power et de l'économie de marché étasunienne, produit des œuvres qui décrivent en creux le marxisme-léninisme comme un cauchemar gothique — rien de surprenant, mais pourquoi la bourgeoisie néolibérale mondialisée se servirait-elle de son hégémonie pour critiquer la modernité, c'est-à-dire ses propres conditions de possibilité ? Le passé, ce réservoir de rêves, agit comme une berceuse. Il fait vendre et oublier le produit qui le met en scène : c'est le mouvement de revenu dont parlait Lyotard, dans le double sens de revenance et de rentabilité. L'Empire ingère dans un processus d'autophagie ses contradictions pour mieux les dissoudre et fantasme toujours des empires antérieurs, semblables dans leur fonction d'accaparement et dans leur manière de redistribuer et contrôler la beauté en mobilisant des machines d'hypnose. Afin que le spectateur adhère au récit d'Anastasia et à son parcours pour retrouver la mémoire, il faut qu'il oublie à la fois le dispositif dramaturgique et les coordonnées de la véritable histoire : le deus du passé glorieux tiré par les ficelles invisibles de la machina est donc solidaire de l'amnésie historique comme condition du consentement. 

Mais ce conservatisme d'allure paradoxale, ce détournement de la mélancolie par le capital est aussi favorisé par le versant positiviste, évolutionniste, téléologique d'un certain marxisme qui a vu dans la rationalité des sciences une marche inéluctable vers l'émancipation. Là où le matérialisme historique mal digéré rejoint l'idéalisme néoplatonicien ou les excès du structuralisme, c'est dans cette manière de sauvegarder le dualisme entre la raison et le sensible et de vouloir à tout prix débusquer un noyau, qu'il soit osseux ou éthéré, engrenage ou esprit, derrière la chair du corps, ce qui aboutit à une anti-esthétique, à un réel décharné, à un objet nu que les clergés et le marché pourront à leur guise habiller d'affects. Avec l'automatisation et le travail à la chaîne, la manufacture et l'artisanat perdent leur aspect somptuaire et glissent vers l'utilitarisme et le fonctionnalisme ; c'est alors que, dans les milieux bourgeois, pour se substituer à la mort de Dieu, apparaît l'artiste créateur et signataire, et que, parallèlement, continue de se développer la culture de masse. Le capital s'empare de la question du beau, face ostensible de la question religieuse. Ce transfert d'impérialité sous forme de nostalgie lyrique fonctionne donc à la fois comme une sécularisation et une privatisation du merveilleux — du superflu ou de la parure, finalement de la richesse symbolique, de la surnature, la foi étant une manière de vêtir le monde. Anastasia inscrit le culte de l'origine au cœur de l'industrie culturelle, dans un mouvement de fantomaticité fétiche propre à l'aura marchande. La spectralité procède ainsi à l'écran d'une mécanique de sublimation compensatoire : nous consommons virtuellement l'âme qu'on nous a prise. 

Le marché a envoûté mon enfance, le pouvoir cristallisé mes souvenirs. Se mêlent pourtant en moi deux formes conflictuelles ou concurrentielles de mémoire qui auraient dû s'ignorer ou s'annuler : celle, antédiluvienne et prélogique, sensorielle et mystique, phénoménale et organique des images d'enfance, laquelle, en dormance pendant de longues années, n'a en fait jamais disparu et remonte à la surface de la rétine et au creux du ventre comme un kaléidoscope de fragments enfouis ; et celle, rationnelle et politique, livresque et structurale, collective et objective de l'histoire des événements, de l'analyse du discours, qui plonge sous l'opacité de la première pour en exhumer et en saper les fondations. La première ressemble à l'amnésie brisée d'Anastasia lorsqu'elle redécouvre le Saint-Pétersbourg et la salle du bal ; la seconde détruit l'énigme de la première en la résolvant, en la dénudant. Et cette théorisation critique, ce dépouillement de la mémoire par une autre mémoire semble étrangement mimer le désenchantement révolutionnaire, l'ascétisme bolchévique suggéré dans le dessin animé. Il y a du logos dans le secret, et ma rationalité d'adulte arrache le voile de ce secret comme on déjoue une ruse. Pourtant une part de l'énigme ne meurt pas et, dans le coeur opaque des images usinées par mon corps qui se souvient, la sentimentalité d'Anastasia me fait rencontrer l'enfant que j'étais. 

Dans la technologie transite la mémoire, y compris le fond irrésolu, ingouvernable, excédentaire de la mémoire. L'artéfact expire un esprit qui me hante, et cette hantise est à la fois produit du maléfice, fabrique de l'illusion, et énergie latente, archive de significations. Le noyau discursif ou allégorique caché sous les images est dépassé par les images elles-mêmes, profuses et mouvantes, lesquelles, une fois incorporées, creusent des voies telluriques que rien ne peut atteindre ou qu'au contraire tout brouille. Faire sien, c'est faire autrement. L'imaginaire roule sur les rails du consumérisme, mais il existe un matériau brut et pourtant impur, un élan intime et pourtant politique dans le corps de la mémoire que l'analyse ne parvient pas à raffiner en système, que le pouvoir ne parvient pas à aspirer dans sa loi. Subsiste peut-être dans toute mémoire un souffle qui ne peut être capturé, une ombre que rien n'éclaire. Il y a un saisissement, une beauté qui reste et se transforme. L'enfant bricole avec les outils imposés une substance unique dans l'atelier de son œil. La déconstruction opérée par mon regard d'aujourd'hui ne désenchante pas mon regard d'alors, comme si se rejouait dans un seul régime scopique le mariage tumultueux entre foi et matière. Puisque le souffle de notre mémoire s'incarne bien souvent dans des fondations, nous confondons ce qui nous traverse avec ce qui nous fonde, le souffle qui nous anime avec la racine qui nous ancre. Ce que je recherche, c’est à dépasser la confusion entre l'énergie et l'origine et à relier l'instrument et l'ornement, l'automate et l'ange pour être juste avec mon enfance, à la fois absente et présente à moi, et récupérer le corps esthétique de ma mémoire.