J’allais le plus souvent jouer chez Téo, de l’autre côté du pont, dans le centre du village. Je me souviens traverser la rivière, puis monter au cinquième et dernier étage de sa maison verticale. Il fallait grimper à quatre pattes un vieil escalier en colimaçon dont le bois craquait pour arriver jusqu'à sa chambre, vaste grenier secret surmonté de vieilles poutres, antre chaleureux qui regorgeait de figurines et de bandes dessinées. Isolés de la terre ferme, nous étions dans cette chambre comme dans une cabane au sommet de l'arbre familial. Quelle tristesse lorsque la voix des parents nous appelait depuis le pied des escaliers alors qu'on était en train de construire une cime pour notre enfance. On aurait voulu maintenir l'illusion, la maintenir pour toute la vie peut-être, jusqu'à ce que le monde à part devienne le vrai monde.
Face au lit de Téo étaient branchées une télévision et une console. Mon ami était déjà à dix ans un joueur passionné et particulièrement habile, un grand spécialiste. Il se déplaçait dans les menus et les mondes avec beaucoup d'enthousiasme et de confiance, et ses doigts bougeaient sur la manette à une vitesse qui m’impressionnait. J’étais pour ma part beaucoup moins assidu et beaucoup plus maladroit, ayant toujours éprouvé une certaine difficulté à pénétrer les arcanes des systèmes autres que ceux de la langue, à mettre en lien des formes et des rouages, à me projeter dans des interfaces et, surtout, à manipuler des outils qui demandent coordination et motricité fine. Il paraît que les jeux vidéo décorporalisent, pourtant se servir d’un jeu vidéo pour sortir de son corps est un art infiniment manuel ; il faut s’instrumenter soi-même dans ce monde-ci pour devenir l’autre dans ce monde-là, et ensuite ne jamais couper la liaison, jusqu’à ce que les mains sur la manette deviennent parfaites en s'oubliant.
J’avais un rapport assez timide et parfois honteux au fait même de jouer, mais je progressais à mon rythme et prenais beaucoup de plaisir à affronter Téo, que je ne gagnais quasiment jamais, dans des jeux où cette dextérité était essentielle et où le but était de vaincre l’autre, de faire le meilleur score, particulièrement les FPS, dans lesquels mon ami excellait. J’étais impressionné par la manière dont il mémorisait les maps, comprenait les déplacements, anticipait les miens, mettait en place des tactiques parfaites en fonction des dynamiques d’équipe, et me shootait avec une précision démentielle. Ses doigts bougeaient sur la manette aussi rapidement et précisément que ceux d’un musicien, et quand il appuyait sur les gâchettes pour tirer, ça produisait toujours un beau bruit sec et clair. Son avatar répondait à ses doigts comme un danseur à un tempo, mais ce tempo était un ordre et ce danseur était armé. Je courais dans un couloir, croyant le prendre à revers, et, passé le prochain virage, je n’avais pas le temps de réagir que mon ami surgissait tel un ange de la mort dans un saut latéral effectué avec une fluidité démoniaque pour éviter mes rafales et, au sommet de l'arc de cercle, tirer en une fraction de seconde sa balle de sniper qui venait se loger exactement dans ma tête, ou lancer sa grenade qui venait exploser pile à mes pieds. Grâce à lui, j’ai pu apprendre quelques rudiments : ne jamais rester à découvert ; être attentif aux sons ; toujours avoir un œil sur le radar ; garder le réticule à la même hauteur ; viser la tête en petites rafales circulaires avec les fusils d'assaut à moyenne ou longue distance ; toujours se déplacer en sautant sur le côté ; sortir son pistolet plutôt que recharger en plein combat ; attendre patiemment en visant en angle de mur et appuyer un peu avant que l’ennemi n’apparaisse ; etc.
Parfois, je préférais ne pas jouer et me contentais de regarder. Cette position de spectateur attentif ou de soutien encourageant me plaisait aussi et me libérait de mon anxiété de performance dans les moments où le jeu et l'amitié ne suffisaient plus à ce que j'oublie mon corps. Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c’était quand nous jouions ensemble à des RPG. Ces jeux-là nourrissaient mon goût pour la contemplation et la lenteur, m'épargnaient des affrontements contre mon ami, me permettaient de réduire la honte liée à mon manque de fluidité et de rejoindre mentalement des esthétiques médiévales-fantastiques qui me fascinaient déjà dans les livres. Téo, bien entendu, était beaucoup plus doué que moi, et nous ne jouions pas de la même manière : lui accomplissait en une heure le nombre de quêtes que je faisais en une journée, comprenait très vite des mécanismes d’artisanat et d’alchimie qui me restaient obscurs, savait build ses armures et développer sa magie d’une manière que je ne comprenais pas, se déplaçait toujours en courant et passait à toute vitesse les lignes de dialogue ; moi, j’arpentais le territoire avec une lenteur maladroitement scientifique, m’attardais sur des détails sans importance, méditais dans des champs, ouvrais un livre dans une auberge, suivais pendant des heures les déplacements d’un PNJ afin d'étudier la densité de son quotidien, rêvais aux noms des villages sur les panneaux et, à chaque petite route, ouvrais la carte pour être certain d'épuiser mentalement la manière dont ce monde était tracé, quel rapport à la fois intime et étranger les lignes de la map entretenaient avec le paysage organique que je parcourais. Nous étions dans l'autre monde du jeu, lui-même dans l'autre monde de la chambre, et l'enchâssement des fictions me procurait une joie sans limites.
Je crois que la prouesse et l'évasion ne suffisent pas à expliquer ce que l’on ressentait, ce que l’on recherchait. Nous ne faisions pas que nous enfuir. Au contraire nous étions là, bel et bien là, plus concrets et actifs que jamais. Nous devenions les démiurges, les architectes et les bâtisseurs d'un refuge fraternel sur lequel nous avions prise et qui, loin d'être clos entre les murs de la chambre, se prolongeait dans les forêts, les montagnes, les fleuves et les cités du jeu, pays vivant et dangereux duquel nous faisions partie et que nous affrontions avec les armes blanches forgées par nos soins, les plantes que nous avions nous-mêmes cueillies, les potions que nous avions nous-mêmes confectionnées, toutes les ressources que nous avions glanées à la sueur de notre front pour survivre encore assez longtemps dans cette chambre sans le secours des parents qui, eux, de toute façon, possédaient déjà la maison et s'apprêtaient à la couler peu à peu avec leurs excès, leurs cris, leurs dettes. À défaut de pouvoir réparer les dégâts que les adultes, propriétaires du réel, dieux du jeu social, infligeaient à la maison, nous fabriquions notre propre outil de production domestique afin d’explorer un royaume dont nous pouvions, tout à fait rationnellement, prendre soin.
Et, à la tombée du soir, quand je sortais de chez Téo pour rejoindre ma propre maison, à l’intérieur de laquelle mes parents, eux aussi, se séparaient dans la violence, les ruelles que je connaissais par coeur et que j'avais traversées dans le sens inverse seulement quelques heures auparavant semblaient différentes, doublées d’une couture qui les rendait étrangement plus profondes et vivantes qu’auparavant. J’avais envie de les découvrir toutes, de trouver quelque secret près d’une vieille porte poussiéreuse, d’éprouver la crête des montagnes à l’horizon, de façonner ma propre carte en reliefs, de connaître l’histoire des noms, de mettre partout corps et langage ; le village et la vallée me paraissaient tout à coup immenses et anciens et mystérieux, à la fois augmentés et opacifiés, comme si je venais de prendre conscience de l'épaisseur des forêts, de la mémoire des champs, de la beauté spectrale de ma campagne. Et, en découvrant qu'il appartenait au lieu, que je ne m'appartenais pas, mon corps devenait joyeux, aventureux, libéré de son intériorité envahissante pour être prolongé par une autre lumière, qui était celle du corps du monde. Après avoir dépassé le long toit pointu de l’église, quand je traversais le pont, sa forme d’arc et la rivière argentine sur les galets prenaient une allure de conte, j’imaginais des marchands de peaux de bêtes et des tisserands sur les berges, le moulin d’une scierie en contre-bas, des loups et des lucioles dans les bois alentour ; je comprenais instinctivement que c'est l’image qui produit la vie.